Texte paru en 2005 sur la situation médiatique au Québec par rapport à la question nationale:
Avant-proposLe Syndicat des professionnels de l’information du journal La Presse commence à se poser des questions, nous apprenait Le Devoir la fin de semaine dernière, sur l’éditorialiste André Pratte qui ne se gêne pas pour appuyer le manifeste de la « lucidité » et pour participer aux activités du Parti libéral du Québec! Il était grand temps qu’il s’en pose des questions sur l’orientation politique de nos médias…
Or, pour les Éditions du Québécois et le journal Le Québécois, il est clair que les médias québécois, concentrés tels qu’ils le sont entre les mains de magnats tantôt anti-indépendantistes et tantôt désintéressés de la question nationale, servent (à des degrés divers) l’intérêt du pouvoir fédéral.
Voici donc un manifeste signé par plus de vingt personnalités d’envergure qui mérite l’attention du public et auquel les médias devront répondre!
***
Manifeste lucide pour la fin de l’hégémonie fédéraliste sur l’information "Pour être libres, les médias et les professionnels
de l’information ne doivent être assujettis
à aucune forme de pouvoir extérieur;
Ils doivent aussi s’assurer qu’ils ne deviennent pas
eux-mêmes une menace au droit du public à l’information"
- Conseil de presse du Québec
Le mouvement indépendantiste est bafoué dans ses droits par les principales entreprises de presse du Québec, c’est l’évidence même et les recherches les plus sérieuses le prouvent maintenant hors de tout doute. Les indépendantistes québécois qui veulent faire connaître leurs points de vue rencontrent toutes sortes de difficultés imposées par des médias qui ne souhaitent qu’une chose : que le Québec demeure encore et toujours sous le joug de l’empire néocolonial canadien. Les indépendantistes sont alors victimes de déséquilibre dans le traitement de l’information, de distorsion des faits, quand ce n’est pas carrément de censure. La mascarade a assez duré ! Les indépendantistes représentent près de 70 % des francophones au Québec et doivent pouvoir se faire entendre. Nous, soussignés, militerons sans relâche pour que cela soit !
Le Québec est une société où l’on retrouve un marché des médias très concentré. Il ne serait pas faux de dire que ce marché est même le plus concentré au monde. À elles seules, les entreprises de presse Power Corporation / Gesca et Quebecor impriment plus de 95 % des exemplaires des quotidiens au Québec. Considérant que l’empire Power Corporation s’est depuis longtemps payé l’allégeance des partis libéraux du Canada en les finançant abondamment et en les dotant de chefs qui ont été conçus et fabriqués dans la cuisse de Paul Desmarais et que Quebecor, nouvelle mouture, ne se préoccupe plus que d’argent vite fait via des projets abrutissants, il est clair que les médias du Québec ne sont plus l’endroit où l’on peut débattre de notre évolution en tant que collectivité. C’est notre vie démocratique qui est menacée par les médias québécois, il est temps que tous s’en rendent compte !
Les seules occasions où les indépendantistes parviennent à briser la loi du silence que leur imposent les médias, c’est lorsque leurs agissements sont de nature à créer un scandale et salir la réputation d’un mouvement qui s’approche lentement mais sûrement de la victoire. Ou encore, lorsqu’ils ne disent rien de vraiment subversif. C’est d’ailleurs en adoptant un discours mièvre que le PQ et le BQ sont parvenus à jouir d’une certaine couverture médiatique, couverture qui rapporte certes leurs déclarations en tant que parlementaires, mais à peu près jamais en tant qu’indépendantistes. Rien pour vraiment favoriser l’accomplissement du projet démocratique, mais révolutionnaire, que nous chérissons, nous, les indépendantistes. Nous nous retrouvons ainsi orphelins de partis décidés à faire vraiment ce pourquoi on les a créés ! La peur des médias qui façonnent l’opinion publique pousse à toutes sortes de comportements les plus obséquieux les uns que les autres…
Bien que l’idée du pays du Québec reçoive maintenant l’aval d’une majorité de Québécois (les sondages le confirment), la très grande majorité des chroniqueurs d’ici se démarquent par leur refus obstiné à reconnaître la pertinence du projet. En fait, il n’y a que Josée Legault, Lise Payette, Franco Nuovo et Michel Venne qui se sont clairement affichés comme indépendantistes et qui prennent, à intervalle plus ou moins régulier, position en faveur de cette idée dans les médias où ils travaillent. Ce n’est très certainement pas suffisant ! Mais il est vrai que l’empire Power Corporation (plus de 50 % du marché de la presse au Québec) refuse, violant les principes mêmes de la démocratie, d’embaucher des professionnels de l’information qui sont indépendantistes, ce qui contribue formidablement à l’absence de commentateurs indépendantistes dans les médias du Québec.
La convergence fédéraliste ne se situe pas seulement dans les entreprises de presse en soit. Il est clair que Radio-Canada contribue aussi au phénomène en imposant au plus grand nombre de Québécois possible les points de vue fédéralistes qui sont façonnés dans le giron de Power Corporation. Nous en avons assez de voir la tête d’André Pratte ou de Vincent Marissal, de supposés journalistes neutres et objectifs, à Radio-Canada pour commenter la chose politique. Plus souvent qu’autrement, Radio-Canada invite seulement ces commentateurs patentés qui ont alors tout le loisir de décrier le mouvement indépendantiste. Pour alimenter sainement le débat, il est impératif d’inviter les deux camps, principe que ne respecte en rien la direction de Radio-Canada, prouvant ainsi qu’elle est à l’aise avec son mandat principal qui est de protéger l’unité canadienne. Principe qui n’est en rien synonyme de journalisme ni de démocratie, avons-nous besoin de le préciser ?
Dans le contexte actuel, il est plus qu’important que les indépendantistes se penchent avec sérieux sur le problème des médias du Québec, tous fédéralistes à des degrés divers (hormis peut-être Le Devoir qui tend à l’équilibre entre les points de vue indépendantistes et fédéralistes). La prochaine bataille référendaire est à nos portes. La frousse que nous avons donnée à nos ennemis fédéralistes en 1995 les a poussés à se réorganiser sérieusement, de façon à ne plus jamais être ainsi pris au dépourvu. Si le traitement médiatique de 1995 fut tout à l’avantage du camp du Non (voir à ce sujet Nos ennemis, les médias publié aux Éditions du Québécois), il sera dix fois pire lors du prochain référendum. Il ne sert à rien de se mettre la tête dans le sable. Il nous reste quelques années pour confronter ce problème courageusement, de façon à identifier des pistes de solution en mesure de corriger vraiment la situation. L’effort de lucidité à faire au Québec se situe d’abord là et pas ailleurs. La santé démocratique de notre société et son avenir politique sont tout de même en jeu !
La première chose à faire pour le mouvement indépendantiste serait de reprendre l’idée qu’Yves Michaud formulait déjà en 1968 : mettre sur pied une Commission sur la concentration de la presse. Les indépendantistes pourraient aussi créer, et ce dès maintenant, un Observatoire des médias, de façon à analyser au jour le jour le travail des médias fédéralistes, eux qui visent principalement à décourager le mouvement indépendantiste, à discréditer ses représentants pour ainsi mieux neutraliser le peuple québécois qui chemine vers l’indépendance. Il sera alors possible d’informer la population quant aux problèmes qu’on y rencontre en les outillant pour qu’ils réclament eux aussi une révolution dans le monde des médias. Finalement, ces mêmes indépendantistes devront faire pression sur le PQ pour qu’il fasse enfin preuve de courage dans ce dossier. Le programme adopté par ce parti en juin 2005 prévoit d’ailleurs de transformer Télé-Québec en entreprise qui informerait honnêtement les Québécois. Or, il faut que cela se fasse, avec ou malgré les ténors péquistes !
Nous, soussignés, déclarons que nous sommes profondément attachés aux principes démocratiques qui doivent guider toute société libre. Nous comprenons que les médias ont un rôle très important à jouer dans nos sociétés et nous respectons leur mission. Mais nous ne la respecterons que si elle s’inscrit dans une démarche vraiment démocratique. Tant que les médias du Québec ne seront qu’autant de courroies de transmission pour la propagande et la désinformation canadienne, nous les dénoncerons avec toute l’énergie qui nous habite. Les indépendantistes ont le droit de se faire entendre, et nous y veillerons scrupuleusement.
Pierre-Luc Bégin
Éditions du Québécois
Patrick Bourgeois
Journal Le Québécois
Cosignataires :
Victor-Lévy Beaulieu
Écrivain et éditeur
Jean-Pierre Bonhomme
Journaliste (ancien collaborateur du Devoir et de La Presse)
René Boulanger
Écrivain
Georges-Étienne Cartier
Psychiatre et ancien candidat du Parti Québécois
Jacques Côté
Écrivain
Robert Dean
Ancien ministre du Parti Québécois et ancien président des TCA-Québec
Pierre Falardeau
Cinéaste
Andrée Ferretti
Écrivaine et ancienne vice-présidente du RIN
Claude Fournelle
Directeur de Québec-Radio
Bernard Frappier
Rédacteur en chef du quotidien indépendantiste Vigile.net
Claude Jasmin
Écrivain
Philippe Kaminski
Trésorier du Forum francophone international
Denise Laroche
Militante et ancienne candidate du Parti Québécois
Gaston Laurion
Professeur émérite de littérature à l’Université Concordia
Jean-Marc Léger
Journaliste et ancien délégué général du Québec en Belgique
Yves Michaud
Ancien député et délégué général du Québec à Paris, directeur du quotidien Le Jour et président-fondateur de l’APEIQ
Alfred Mignot
Secrétaire général Forum francophone international
Yves Rocheleau
Ancien député du Bloc Québécois et président du Parti Québécois – Mauricie
Albert Salon
Président du Forum francophone international
René-Marcel Sauvé
Écrivain et ancien officier de l’armée canadienne (spécialiste en géopolitique)
Pierre Schneider
Auteur
André Trottier
Écrivain
Denis Trudel
Comédien