Ghjuvà Admin

Nombre de messages: 7590 Localisation: Corsica Date d'inscription: 17/11/2004
 | Sujet: Corte, Babel universitaire corse Mar 20 Déc 2005, 22:39 | |
| | Citation: | Corte, Babel universitaire corse
www.lemonde.fr Un couple de Cantonais faisant du lèche-vitrines avant Noël. Deux Bulgares attablés à la terrasse d'un café. Un Espagnol en grande conversation avec une jeune Italienne sous le regard perplexe d'un Nigérien... Corte, bourgade de 3 682 habitants en plein coeur des montagnes corses, a fini par s'habituer à ce "spectacle", comme disent certains Cortenois. Celui d'une communauté étudiante qui vit à l'heure internationale depuis que l'université, implantée en 1981 sur le territoire de la commune, a décidé de s'ouvrir.
En deux ans, le nombre d'étudiants étrangers a doublé sur le campus. Aujourd'hui, ils sont 560 sur les 4 115 inscrits de l'université de Corse. 13,5 % des effectifs totaux. 2,5 points de plus que la moyenne nationale. Tandis que 26 nationalités se côtoyaient sur le campus en 2001, elles sont désormais 44. Ainsi, la communauté chinoise, forte d'une dizaine de membres en 2003, compte 80 étudiants depuis la rentrée de septembre. Et les couloirs de l'université résonnent de dizaines d'autres accents : cambodgien, japonais, haïtien, kirghize...
"Des étudiants viennent de pays que je ne connaissais même pas", plaisante Antoine Aïello. Le jeune président de l'université a fait de l'"internationalisation" l'une des cinq priorités de son mandat, "grâce à une offre universitaire centrée sur certaines formations pertinentes" — tourisme durable, gestion des risques majeurs ou énergies renouvelables — et une stratégie de partenariats systématique.
Dans le seul domaine de la recherche, Corte est liée à 28 pays et à plus de 100 universités ou instituts étrangers, de la Crète à Madagascar en passant par la Catalogne et divers organismes israéliens, slovènes, américains, grecs, jordaniens... L'une des dernières conventions signées finalise une collaboration avec la Beijing Union University. Mieux : Corte exporte des formations clés en main et envoie ses professeurs à l'étranger, en particulier au Maghreb.
Rarement à court de polémiques, la petite communauté bruisse de rumeurs sur cet engouement pour l'extérieur. "Ils importent des étrangers pour masquer le peu d'intérêt des jeunes Corses envers la fac", siffle un doctorant. Un raisonnement qualifié d'"absurde et faux" par Antoine Aïello : "Un tiers des 1 500 bacheliers insulaires arrête les études tandis que 500 autres jeunes ne suivent pas de formation universitaire ou partent sur le continent. Tout le reste se retrouve à Corte."
Et "monsieur le président" veut "mettre l'eau à la bouche" des étudiants corses "pour qu'eux aussi puissent découvrir autre chose". Bilan : depuis deux ans, la courbe des départs a explosé. En 2003, 12 étudiants de Corte étaient volontaires pour Erasmus. Ils sont cinq fois plus aujourd'hui. "Nous ne sommes plus dans l'international fantasmé. Corte est aujourd'hui la ville la plus ouverte de Corse", se félicite Jean-Baptiste Calendini, directeur de cabinet du président et enseignant en économie. Lui qui dit ne connaître "aucun étudiant étranger, seulement des étudiants", apprécie cette renaissance comme "quelque chose de libérateur, qui doit aussi servir à sortir l'île d'un certain marasme".
De ce point de vue, Corte a valeur de symbole. Capitale de la République corse indépendante au XVIIIe siècle, la cité avait depuis longtemps sombré dans la léthargie d'une petite enclave urbaine perdue au beau milieu d'un paysage rural désertifié. En 1981, après des années de revendications nationalistes, une université y était créée. "Rouverte", rectifient les militants, en référence à "l'Università" fondée en 1765 par Pasquale Paoli, le "héros de la nation corse". Contre toute attente, vingt-cinq ans après sa création, l'université a transformé le splendide isolement cortenais en force d'attraction pour étudiants étrangers.
"Ici, c'est calme, idéal pour les études, observe un étudiant pékinois qui a suivi un professeur corse après avoir assisté à ses cours à Poitiers. Et puis, c'est moins grand et moins pollué que Paris." Moins animé, aussi. Comme le regrette un autre "international" : "Le week-end, en particulier, c'est vraiment mort."
"ON RESTE ENTRE NOUS"
Malgré cela, une Galloise prénommée Kirtsy, âgée de 20 ans, a fait de Corte un choix délibéré, "ravie de passer un semestre" dans une petite ville semblable à celle qui l'a vue grandir. Sur la table de nuit de la chambre 302 qu'elle occupe au Crous, les disques d'I Muvrini s'empilent près des ouvrages consacrés à la Corse. Kirsty interroge : "C'est important de connaître la culture des gens chez qui l'on vit, non ?"
Laurent, étudiant en capes de langue corse, reste perplexe quant aux possibilités d'échanges. "Le resto U est le meilleur endroit pour observer la réalité", dit-il en désignant une table où les étudiants africains se sont regroupés pour déjeuner. A deux pas, une autre tablée réunit exclusivement des Chinois.
De fait, au comptoir du café L'Oriente, quartier général des étudiants, on rencontre rarement l'unique Mexicain du campus. Pas de Guinéen non plus. Ni de Danois. "Peut-être qu'on n'est pas encore trop habitué à aller vers l'autre", hasarde un étudiant du sud de l'île. "Mais non, corrige Alexandra, corse elle aussi, c'est comme nous quand on va à Aix : on reste entre nous." Pour Tim Wouters, 22 ans, originaire de Belgique, "les relations sont plus faciles avec les vieux : ils nous font comprendre que l'hospitalité corse n'est pas qu'une légende". En revanche, il trouve les jeunes insulaires moins abordables : "Ils ont souvent grandi ensemble, viennent du même village ou se connaissent depuis bien avant la fac. Pas évident de s'introduire."
La communauté chinoise, elle, s'est organisée d'emblée. "C'est une présence très assidue, mais aussi une certaine difficulté à s'intégrer", note un enseignant. "Très tôt, ils se sont structurés en filière", renchérit un autre professeur. Su Bin, 28 ans, étudiant en deuxième année de master de ressources humaines, confirme : "On a rapidement créé une association d'aide pour les nouveaux. On leur permet de trouver un logement, de régler des problèmes administratifs..." Presque tous sont rassemblés dans le même hôtel. Ils sortent peu, consacrent l'essentiel de leur temps au travail.
Ce qui fait dire à un professeur d'anglais que "les étudiants provenant de pays émergents sont plus motivés que tous les autres réunis. On remarque chez eux une vraie soif d'apprendre et de réussir". A l'image de Mohamed Salim, 30 ans dont quatre passés à l'Institut d'administration des entreprises de Corte : "La formation est de haut niveau, elle me permettra de retourner au Maroc pour monter mon entreprise." Avec 150 étudiants présents et autant d'inscrits aux formations dispensées par l'université de Corse dans leur pays, les Marocains représentent la plus importante communauté étrangère sur le campus.
Tim est en revanche le seul Belge. Etudiant en sciences politiques à Louvain, il est libre de suivre les cours de son choix à Corte. Il s'est tourné vers le français et... la langue corse. Parce qu'il apprécie, dit-il, "la mentalité des îles", veut "en savoir plus sur le sujet". Et surtout parce qu'il tient aussi à sa conception des études : "Quand j'ai parlé de Corte autour de moi, on m'a dit de laisser tomber, qu'une fac si petite, c'était forcément nul. Mais pour moi, s'accrocher à la valeur d'un diplôme ne suffit pas. Il faut vivre autre chose." Antoine Albertini Article paru dans l'édition du 20.12.05 |
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